LE PROPHÈTE de Khalil Gibran. Extraits.


Comment partir en paix et sans chagrin? Non, ce n'est pas sans une blessure à l'âme que je quitterai cette ville.

Rester, bien que les heures flambent dans la nuit, serait me figer, me cristalliser, m'emprisonner dans un moule.

Je voudrais emporter tout ce que j'ai connu ici. Mais comment? Une voix ne peut porter la langue et les lèvres qui lui ont donné des ailes. Elle doit être seule dans sa quête de l'éther. C'est seul et sans nid que l'aigle traverse l'espace en face du soleil.

Toujours en a-t-il été ainsi: l'amour ignore sa profondeur jusqu'à l'heure de la séparation.

Une femme du nom d'al-Mitra sortit du sanctuaire.
Elle le salua, disant: Prophète de Dieu, en quête de l'absolu il y a longtemps que tu scrutes les distances pour apercevoir ton navire. Il est maintenant au port, et toi, tu dois partir. Profonde est ta nostalgie pour le pays de tes souvenirs... Nous ne voulons pas que notre amour te lie, ni que nos besoins te retiennent. Cependant, nous t'adressons une requête: qu'avant de nous quitter, tu nous parles et partages avec nous ta vérité.

Quand l'amour vous fait signe, suivez-le, bien que ses chemins soient raides et ardus.

Et quand il vous parle, croyez en lui, même si sa voix brise vos rêves comme le vent du nord dévastant un jardin.

Car si l'amour vous couronne, il vous crucifie aussi. Et s'il est pour votre croissance, il est aussi pour votre élagage.

Telles des gerbes de blé, il vous ramasse et vous serre contre lui. Il vous vanne pour vous dénuder. Il vous tamise pour vous libérer de votre enveloppe. Il vous pile jusqu'à la blancheur. Il vous pétrit jusqu'à vous rendre malléables; Puis il vous assigne à son feu sacré afin que vous deveniez pain sacré au festin sacré de Dieu. Tout cela, l'amour vous le fait subir afin que vous connaissiez les secrets de votre coeur et, au travers de cette connaissance, deveniez fragment du coeur de la Vie.

L'amour ne possède pas et ne saurait être possédé. Car l'amour suffit à l'amour.

...ne croyez pas qu'il vous appartienne de diriger le cours de l'amour, car c'est l'amour, s'il vous en juge dignes, qui dirigera le vôtre. L'amour n'a d'autre désir que de s'accomplir.

Vous réveiller aux aurores, le coeur ailé, et rendre grâces pour une nouvelle journée d'amour. Vous reposer à l'heure du méridien et méditer l'extase de l'amour...

Aimez-vous, l'un l'autre, mais ne faites pas de l'amour un carcan: qu'il soit plutôt mer mouvante entre les rives de vos âmes. Remplissez, chacun, la coupe de l'autre, mais ne buvez pas à la même. Donnez-vous l'un à l'autre de votre pain, mais ne partagez pas le même morceau. Chantez et dansez ensemble, et soyez joyeux, mais que chacun demeure isolé, comme sont isolées les cordes du luth, bien que frémissantes de la même musique. Donnez vos coeurs, mais pas à la garde de l'autre, car vos coeurs, seule la main de Dieu peut les contenir. Et dressez-vous ensemble, mais pas trop près l'un de l'autre: car les piliers du temple se dressent séparément, et le chêne et le cyprès ne peuvent croître dans leur ombre mutuelle.

Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même. Ils passent par vous mais ne viennent pas de vous, et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées. Car ils ont leurs propres pensées.

...ne cherchez pas à les rendre semblables à vous, car la vie ne revient pas en arrière... Vous êtes les arcs à partir desquels vos enfants, telles des flêches vivantes, sont lancés. L'Archer vise la cible sur la trajectoire de l'infini, et Il vous courbe de toutes ses forces afin que les flèches soient rapides et leur portée lointaine. Puisse votre courbure dans la main de l'Archer être pour l'allégresse, car de même qu'Il chérit la flèche en son envol, Il aime l'arc aussi en sa stabilité.

Vous donnez peu lorsque vous ne donnez que de vos biens. C'est en donnant de vous-mêmes que vous donnez véritablement.

La peur de la soif, alors que vos puits sont remplis, n'est-elle pas la soif inextinguible?

Certains donnent peu de l'abondance qu'ils possèdent. Ils le donnent pour faire parler d'eux, et ce souhait inavoué rend leurs dons impurs. D'autres possèdent peu mais le donnent totalement. Ce sont ceux qui croient en la vie et en sa munificence, et leurs coffres ne sont jamais vides.

Il est bien de donner lorsqu'on vous en fait la demande, mais il est préférable de donner sans qu'on vous ait sollicité et parce que vous en avez compris l'urgence.

Vous dites souvent: "Je donnerais volontiers, mais seulement aux méritants." Les arbres de vos vergers ne tiennent pas tel discours, ni les troupeaux de vos pâturages.

Celui qui est digne de recevoir ses jours et ses nuits est certainement digne de recevoir tout ce que vous pourriez lui donner. Celui qui a mérité de boire à l'océan de la vie mérite de remplir sa coupe à votre filet d'eau.

Veillez d'abord à être vous-mêmes dignes de donner et d'être les instruments par lesquels passe le don. En vérité, c'est la vie qui donne à la vie, tandis que vous, qui vous estimez donateurs, n'êtes que témoins.

Vous qui recevez - et tous vous recevez - ne (faites pas) ployer le donateur sous un joug. Dressez-vous plutôt à l'unisson avec lui et prenez appui sur ses dons comme sur des ailes.

...être trop soucieux de votre dette serait douter de sa générosité, qui a pour mère la terre, au coeur prodigue, et pour père, Dieu.

Je souhaiterais que vous puissiez vivre du parfum de la terre et, telle une plante de l'air, vous alimenter de lumière. Mais puisqu'il vous faut tuer pour manger et dépouiller le nouveau-né du lait de sa mère afin d'étancher votre soif, que ce soit un acte de vénération.

Quand vous tuez une bête, dites-lui en votre coeur: "Par cette même puissance qui t'immole, je suis immolé moi aussi, et moi aussi je serai absorbé. Car la loi qui t'a livrée à ma main me livrera à une main plus puissante. Ton sang et le mien ne sont que la sève qui nourrit l'arbre céleste."

...lorsque vous cueillez le raisin de vos vignes pour le pressoir, dites en votre coeur: "Je suis, moi aussi, une vigne, et mes grappes seront pressées".