Extraits du florilège Pour l'amour de la vie
par l'écrivain-philosophe Laurent Grenier



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Heureuse lecture!









Extraits tirés du chapitre "Racines d'homme" (souvenirs)

J'ai trente-neuf ans dans le rétroviseur. Voilà plus de dix ans que papa est mort. De lui, il ne me reste presque rien de tangible : son visage en photo et un cendrier, dans lequel il éteignait les cigarettes qui l'ont tué.
Je contemple cette photo, bien en vue sur une tablette dans la salle à manger : un sourire gêné, à peine esquissé, et derrière d'épaisses lunettes, un regard interrogateur et embarrassé qui trahit sa profonde intelligence et sa grande humilité, voire sa timidité. On dirait qu'il s'excuse d'exister et s'étonne qu'on veuille fixer son image sur une pellicule.
Il était de ces êtres que l'on complimente toujours en pure perte. Il avait fait le tour de lui-même et en avait recensé toutes les faiblesses. On le sentait honteux, malgré des qualités nombreuses et immenses. Sa culture, sa finesse et sa douceur étaient proverbiales. On appréciait sa conversation. Et pourtant je crois qu'à ses propres yeux il était toujours un peu de trop. Même qu'un jour, en montant dans un autobus, il avait demandé pardon – pardon d'être là – à une espèce de malotru qui lui avait écrasé les orteils en reculant brutalement, sans faire attention.
Svelte et leste, il était comme une brise qui aurait eu la délicatesse de remettre à sa place le moindre cheveu déplacé. Il marchait sur la pointe des pieds, il lévitait presque, pour ne pas déranger. Sur le plan personnel, il était discret, secret, jusqu’à l’absence. Sa mort ne fit qu’achever de le réduire à un fantôme.

* * *

À onze ans mon frère fait le tour du monde. Les bandes dessinées et les romans sont ses moyens de transport, Tintin et Bob Morane ses principaux compagnons de voyage. Je le vois peu. Il est dans sa chambre, en mission secrète au Congo, au Tibet ou dans quelque région exotique qui fleure l'ilang-ilang, ou il est à l'école. Là il découvre des matières sérieuses qui alimentent sa pensée.
Sitôt rentré au logis il recommence à dévorer des livres et des livres d'aventure. Il vit de cette nourriture. Celle que l'on déglutit est une prosaïque affaire de survie que domine son goût insatiable pour la prose de fiction.
Il s'élève au-dessus des choses avec son esprit, empli de fantaisie comme un aérostat d'hélium, mais aussi avec son corps, car mon frère est un noble parent du singe, qui grimpe dans les arbres et sur les corniches. De toutes les manières possibles il lutte contre son poids, qui tend à le ramener sur terre. Il n'est totalement à l'aise qu'absorbé dans ses lectures, en état d'apesanteur mentale.
Tel père tel fils, dira-t-on. Je veux bien. Mais alors mon enfance et mon adolescence sont une exception à la règle.
À trois ans je suis une petite boule de muscles fière et enjouée qui ne rate pas une occasion d'éprouver sa force. Autant Pierre a des prédispositions pour la rêverie, renforcées par une imagination fabuleuse et une sensibilité à fleur de peau, que la réalité écorche à la moindre rudesse, autant j'ai un penchant à l'action; mon imagination et ma sensibilité sont plus ordinaires et maman réussit à me faire aimer la vie – la vie concrète – que j'explore infatigablement et découvre à son contact.
Le matin, au réveil, dans ma couchette munie d'une petite clôture, je secoue les barreaux tel un animal en cage. Maman s'empresse de me libérer. Elle me prend sous les aisselles, me soulève et avant de me poser à terre m'applique sur une joue un chaud baiser qui ramollit mon ardeur sauvage.
Puis vient le temps de m'habiller. Maman cherche à m'aider, mais je la repousse des deux mains. « Sute apable », que je lui dis en fronçant les sourcils, et elle n'insiste pas, sinon pour me rappeler que mes souliers ne sont pas interchangeables et que ma culotte ne va pas devant derrière. Elle me cite d'ailleurs l'exemple d'un personnage éminent qui lui-même ne s'y retrouvait pas dans ces déboussolantes opérations vestimentaires : le roi Dagobert qui mit sa culotte à l'envers. Mon amour-propre est ainsi épargné.
Les albums illustrés retiennent mon attention l'instant de reconnaître quelques figures familières, dont ce monstre ébouriffant – sorte de croisement entre un éléphant et une licorne : le « rhinoféroce. » Mais je ne tarde pas à ressentir impérieusement l'appel du grand air.
L'hiver, le grand air signifie bien souvent des glissades en toboggan au parc Lafontaine. Je cours jusqu'à la penderie et saisis mon habit esquimau; je le brimbale jusqu'à lui faire lâcher prise tandis qu'il se cramponne au cintre, puis le précipite au sol; enfin – toujours au pas de course – je l'emporte à ma mère en le traînant comme une proie inerte. Je rugis et maman obtempère.
Sitôt que nous sommes rendus à la côte (une espèce de gros talus suivi d'un terrain légèrement déclive), la question de savoir qui va hisser le toboggan jusqu'au sommet est réglée promptement par un nouveau « Sute apable. » J'empoigne la corde et cependant que j'enfonce dans la neige à mi-jambe, emmitouflé au point d'être aussi large que haut, je commence vigoureusement ma montée de Sisyphe.
Maman m'observe et patiente, finalement s'apitoie sur mon sort de lilliputien attelé à un travail de titan et m'offre son secours. « Non, sute apable! », et un pied devant l'autre, plein d'une exultation virile, j'atteins mon but, qui prépare la liesse d'une formidable descente à deux. Et ainsi de suite pendant une heure, nous montons et descendons. De la fierté et du plaisir; c'est tout simple.

* * *

Un autre souvenir me vient à l'esprit. Je le repasse tel un vieux film en noir et blanc quelque peu détérioré mais soigneusement retouché. J'ai cinq ans et demi. Margot (une amie de la famille) nous a emmenés en voiture, maman, papa et moi, quelque part près de Montréal – du côté de Beloeil, je crois. C'est l'été. Les nuages sont en coulisse; le soleil a le premier rôle.
Maman et Margot me conduisent à une espèce de manège où des poneys tournent en rond pareillement à des chevaux de bois. On m'assoit sur un d'eux et voilà que je m'engage dans une cavalcade à la poursuite de sauvages. À vrai dire, les poneys avancent d’un pas de tortue et partout on rit ou on sourit. Peu importe! Je ne m'encombre pas de ces détails; la fantaisie est ma loi.
À quelque distance de là mon père est assis à une table de piquenique. Il lit et réfléchit. Il n'est présent à mon enfance que par le corps : présence physique à la fois indispensable et accessoire, sorte de charnière qui permet à la pensée de tenir sur le monde, comme une porte sur un cadre. Je le sens un peu ici et beaucoup ailleurs, absorbé dans ses livres de philosophie et de science naturelle, détaché de mes jeux. Trop occupé de choses sérieuses il ne saurait participer à mes gamineries, qui sont toute ma joie.
Un jour il s’emporta et lança à ma mère au sujet de mon frère Pierre quand celui-ci était très jeune : « Je m'intéresserai à lui lorsqu'il sera moins con. » Ma mère en eut le souffle coupé et faillit l'étrangler. Puis, avec moi, elle apprit à rire de cette extravagance, cet égarement de penseur naturaliste qui dans la réflexion et l'étude a oublié l'importance des futilités joyeuses.
Après mon épopée, ma victoire sur les sauvages et ma gloire reconnue à l'unanimité par maman et Margot, nous allons rejoindre papa qui lève alors la tête et porte tendrement les yeux sur nous. Il empoigne ses bouquins et sa canne droite – laquelle ne lui sert pas à grand-chose sinon à rehausser sa noble allure. Il nous propose une balade dans une forêt voisine qui promet à son avis d'abonder en champignons : bolets, coprins, marasmes, etc. Nous lui emboîtons le pas.
Passé la lisière de cette forêt, la prédiction de papa se vérifie. Ce dernier jubile in petto et entreprend de m'inculquer in situ les rudiments de la mycologie. C'est là que je découvre mon père, qui attendait l'occasion de m'instruire pour me manifester son amour paternel. J'entrais dans sa vie par cette voie privilégiée : la connaissance. Je devenais son enfant en devenant son élève.
Soudain j’aperçois un gros champignon rouge tacheté de blanc. Je me penche pour le cueillir, mais papa qui me surprend au milieu de mon geste l’interrompt avec une remarque péremptoire en prenant un air grave, presque sévère : « Ça, mon garçon, n’y touche pas. Ce champignon est aussi dangereux qu’il est magnifique. C’est une amanite tue-mouche qui peut aussi faire mourir un homme. Regarde-la attentivement et souviens-toi de ne jamais la mettre dans une omelette! » Il m’aimait, c’était probant. J’étais heureux.

* * *

Avril, le printemps gagne du terrain. Je chante cette victoire progressive de la verdure sur la neige. Après des mois d’hiver tout va croître et s'épanouir une fois encore. J'ai confiance dans le printemps qui s’est toujours montré infaillible.
Quel étrange paradoxe, le monde serait exempt de faiblesses excepté à son sommet : l'être humain (et peut-être également, à un moindre degré, juste en dessous de cette limite, soit les animaux supérieurs, les singes par exemple, alors que les inférieurs, dont les insectes, semblent déterminés autant que les plantes). Ainsi le mieux serait impossible sans le risque du pire, sans une lutte opiniâtre que la lâcheté compromet souvent, mais que le courage reprend et reprend, parfois jusqu'au triomphe. Que de médiocrité et de vilenie parmi les hommes, mais aussi que d'excellence et de noblesse! Voilà la pointe du sommet où la force de vivre pleinement et humainement, qui est une fierté et une joie, fait oublier le paradoxe ou le rend acceptable, voire désirable.
— Maman, regarde ce que j'ai trouvé dans la poubelle de la voisine.
— Quoi? la gabardine que je lui ai donnée ce matin. Bon sang, je viens de la faire nettoyer; elle avait l'air neuf! Ce n'est pas possible.
— Je te jure, elle était dans sa poubelle, moitié sortie, moitié cachée par le couvercle. Je passais et l'ai aperçue.
— Mon lapin, sois gentil, prends ma gabardine et va chez la voisine. Elle sera moins embarrassée avec toi qu'avec moi. Fais comme si tu lui rapportais une chose qu'elle a jetée par mégarde. Elle devra s'expliquer.
Gentil si j'y vais, méchant sinon, logique implacable. D'accord, j'y vais. D'ailleurs ce n'est pas la première fois que je rends visite à cette dame, qui m'invite de temps à autre pour jouer aux cartes et papoter ou me raconter ses misères. Elle m'offre alors des bonbons en papillotes, que j'accepte, et parfois des sandwichs, que je refuse. Ils sont aussi peu ragoûtants qu'insolites, tout au moins à mon point de vue, tandis qu'aux yeux de la voisine (comme à ceux probablement de nombreux indigents) ils sont d’usage parce que très économiques : en guise de pâte à tartiner elle étale sur du pain, qu'elle enduit d'abord de margarine et de moutarde, de la viande en conserve pour chiens!
— Essaye; c'est du bon manger.
Je veux bien croire que le chien est le meilleur ami de l'homme et qu'on prépare sa nourriture avec soin, mais quelque chose en moi résiste, d'irrationnel. Je bute sur une image de gueule salivante et d'écuelle.
— Non merci, je n'ai pas faim.
J'invente donc un prétexte plausible et recevable grâce auquel je suis quitte de ce sandwich. Il arrive que j'en rajoute quand je sens que la voisine soupçonne ma répugnance, malgré mon absence de moue ou de quelque autre signe probant (car je répugne aussi à la vexer).
— Je sais, grand-papa dit même que cette nourriture est excellente, pleine de vitamines et tout; mais non merci, vous êtes bien aimable; je n'ai vraiment pas faim.
« Vraiment... », pieux mensonge. Au demeurant, il est exact que mon grand-père a dit que... bon, trêve de scrupules. Mais il subsiste un hic : j'ai le sentiment que la voisine se doute encore de la vérité, de ce non-dit inavouable, et son doute, joint à mon sentiment, crée un malaise entre elle et moi. Oh là là, comme c'est compliqué les relations humaines! Heureusement il y a les cartes pour nous distraire de ce malaise. Fin de la partie, on a assez joué, il est temps que je dévisse.
— Au revoir et merci, on remettra ça un autre jour.
— Es-tu sûr tu veux pas jouer une darnière game?
— Oui, merci.
— Envoye donc, une darnière.
Elle s'ennuie dans sa bicoque en compagnie de son mari, un illettré dépourvu d'ambition et incurablement oisif, diabétique de surcroît, qui vit aux crochets de l'État et ne sort jamais, sauf pour ses rendez-vous à l'hôpital. Règle générale, il roupille ou végète silencieusement devant la télévision.
De son côté cette dame n'a aucune éducation, pas de métier ni d'enfants. Outre les tâches indispensables dont elle s'acquitte négligemment, elle occupe son temps à des futilités. Le moment fort de sa semaine est une soirée de bingo. Pourquoi cette déchéance, ces êtres désunis et réduits à néant ou presque? Je rêve d'un redressement et d'un respect mutuel, d'un couple épanoui. Qu'est-ce qui sépare ce rêve de la réalité navrante dont je témoigne? Une lâcheté? Une ignorance quant au bonheur possible et aux moyens de l'atteindre, qui conditionne un sentiment d'impuissance et un désespoir, une résignation? Une habitude de la misère qui la rend supportable, quoique pénible, si bien qu'on ne réagit pas? Quoi qu'il en soit, grand-papa avait sûrement raison : « Ces pauvres gens sont plus à plaindre qu'à blâmer. »
— D'accord, une dernière partie, mais après il faut que je rentre.
La voisine sourit alors de toutes ses dents, au total une dizaine, et distribue les cartes. Elle me provoque également en manière de plaisanterie, et je ris avec elle, instant d'humour, instant d'oubli, légèreté invraisemblable et vraie pourtant parmi la lourdeur qui la cerne, tel un océan une île volcanique qui va bientôt se réveiller et sombrer dans les eaux.
Je repasse ces souvenirs rapidement dans mon esprit tandis que je retourne chez cette dame avec la gabardine de maman. Surtout je réfléchis à la façon dont je vais aborder ce sujet épineux. « Fais comme si tu lui rapportais une chose qu'elle a jetée par mégarde. Elle devra s'expliquer. » Ouais, bon, allons-y. Toc, toc!
— Bonsoir Madame...
Je fais donc « comme si » et elle s'explique en effet.
— C'est pas pour être bête, là, mais le coat à ta mère, y pue.
Au moment où cette phrase saugrenue me frappe les oreilles, une exhalaison malodorante qui vient de chez elle me frappe le nez. Je suis K.-O. debout, interloqué par ce non-sens également déplorable et risible : le parfum de la gabardine fraîchement nettoyée l'indispose; le rance de la vieille sueur mêlé à des miasmes fétides et confus émanant des immondices qu’elle a accumulées dans sa maison, non. C'est le monde à l'envers, un enfer d'autant plus irréversible qu'il a la force d'une habitude invétérée, d'une préférence morbide. Jamais le paradis n'a été aussi inaccessible.




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Extrait tiré du chapitre "Clair de tête" (entretiens)

Hélène Laberge (rédactrice en chef de la revue l’Agora) : Un ami très sage faisait remarquer qu’il y a toujours eu dans les religions sérieuses une réprobation du suicide; l’Église catholique allait même jadis jusqu’à refuser que les suicidés soient enterrés en terre bénite. Cet ami établissait un parallèle entre la libération sexuelle – qu’il faudrait avoir le courage d’appeler libertinage comme sous l’Ancien Régime, le mot libération étant ambigu – et l’augmentation des suicides. L’être humain a toujours eu besoin de garde-fous. Pendant deux mille ans on lui a enseigné à observer des commandements qui ont été les pierres angulaires de la civilisation occidentale : tu ne tueras point; tu garderas la parole donnée; tu honoreras tes père et mère; tu ne commettras pas l’adultère. Dans l’enseignement traditionnel on ajoutait ceci : la vie est donnée par Dieu; elle doit être reprise par lui. Est-ce aussi votre avis?

L. G. : Avant de me risquer à vous répondre et en prévision de mes réponses à vos questions subséquentes, il m’importe de préciser que je suis un autodidacte, qui réfléchit, écrit, discute et lit depuis des années, mais se heurte quotidiennement à des insuffisances, tant sur le plan du savoir que du pouvoir intellectuel. Notez bien que cela ne me distingue pas de la plupart : l’état normal de l’homme laisse beaucoup à désirer. Enfin, j’estime que ces insuffisances jointes à celles des autres expliquent les différences idéologiques. Aussi je regrette les oppositions que suscitera inévitablement mon exposé et vous prie simplement de tolérer mes idées, faute d’y adhérer.
Cette précaution introductive m’amène tout naturellement à parler de tolérance, question fondamentale que je tiens à traiter avant toute autre. Je pense, comme tous les libéraux, que le bonheur humain et l’heureuse participation de chacun à la vie collective reposent en priorité sur le respect des libertés individuelles. Quoi de plus navrant que l’interdiction de satisfaire ses désirs et de poursuivre son idéal sous peine de redoutables sanctions?
Or aucune société libérale n’admet un respect absolu de ces libertés, qui doivent être contraintes lorsqu’elles sont enclines à l’injustice. Ainsi la tolérance suppose une intransigeance envers le crime; sinon elle s’anéantit dans des complicités odieuses qui ruinent finalement l’ordre social. En somme, il ne s’agit pas de respecter absolument les libertés individuelles, mais le plus possible, suivant un cadre de valeurs très large qui se limite à l’exclusion du pire.
Quel est l’esprit de ce cadre? Je cherche une formule lumineuse et percutante à développer, qui contiendrait le meilleur des traditions ecclésiastiques et séculières qui ensemble ont contribué à la définition du bien. Cette phrase de Saint-Augustin me semble convenir : « Aime et fais ce que tu veux. » Mais qu’est-ce que c’est que l’amour? Une libre détermination à promouvoir l’épanouissement du monde, à travers un maximum de joie, d’entraide et d’harmonie? Je le crois. Voyons cela de plus près.
1) L’amour de soi : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » En effet, et c’est pourquoi je considère cet amour en premier. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’insister. La culture moderne et ses libérations tendent à le légitimer, contre le puritanisme qui anciennement donnait pour vicieuse toute forme de plaisir. Même qu’on assiste aujourd’hui à une complaisance hédoniste. L’altruisme à outrance préparait cet égoïsme outré. Retour du pendule.
2) L’amour du prochain : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-même. » Excellent précepte qui appelle ce complément, quasi identique et pourtant foncièrement différent par son caractère actif : Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît à toi-même. Au demeurant, la contrepartie de ce précepte devrait assez inquiéter les méchants pour les rendre bons (je dis « devrait » en craignant que nombre d’inconséquents parmi eux me donneront tort), non pas dans les intentions mais dans les actes, ce qui toutefois est nettement mieux que rien. Cette contrepartie est la suivante : « Qui sème le vent récolte la tempête. » Or si les méchants doivent s’attendre à un mauvais traitement quand ils suivent leur inclination, les bons en retour doivent s’assurer que ce traitement n’est pas cruel, ou représente un mal nécessaire et minimum.
3) L’amour de l’environnement : là, je suis à court de proverbes. Il en existe sûrement de très beaux, et notamment dans la culture indienne dont on découvre tardivement le gros bon sens, outre le profond mysticisme. « L’humanité fait corps avec l’environnement, comme la tête avec le tronc. Défendre les intérêts de l’une sans oublier de protéger l’autre, c’est vivre d’une manière sensée, propice à une vie durable. » Pardonnez-moi de citer cette pensée de mon propre cru; je trouve qu’elle tombe pile.
4) L’amour de l’univers : c’est le plus haut, le plus englobant, à vrai dire le plus divin. Il transcende l’égoïsme, et même l’altruisme lorsque celuici est un don de soi inspiré par un sentiment de gratitude envers l’autre dont on a beaucoup reçu; il transcende aussi l’utilitarisme écologique vu précédemment.
D’abord, il suppose la reconnaissance d’un principe unique qui a créé toute chose et tout être dans l’univers et dont nous sommes spécifiquement des incarnations humaines. Pourquoi unique au lieu d’un polythéisme du genre égyptien ou grec? Simple déduction. L’homme, si complexe soit-il, forme un tout unifié qui tend profondément, et parfois désespérément, vers la résolution de ses conflits intérieurs. Or il intègre dans ce tout la totalité des forces universelles, qui ont engendré les noyaux atomiques et les atomes, les molécules et les cellules, les organismes pluricellulaires, puis l’homme lui-même qui constitue actuellement, jusqu’à preuve du contraire, le point culminant de la création. Ces forces représentent le dynamisme créateur du principe en question, lequel par conséquent est unique en effet, autant que l’homme est un.
Ensuite, l’amour de l’univers suppose qu’on s’élève au-dessus de son identité humaine, individuelle, et s’identifie à ce principe, bien qu’on soit dépassé par le mystère de sa présence et de ses ressources créatrices. On ne conçoit jamais que ce qu’il donne à voir et à sentir, et cela faiblement.
Enfin, cet amour suppose qu’on assume de son mieux cette identité suprême, ce Moi qui est pour le moi ce que l’homme est pour une de ses habitudes. Cela signifie qu’on fait le plus de bien qu’on peut à l’égard de tout, ou le moins de mal qu’on peut contre les individus qui manifestent envers soi un antagonisme radical et nuisible. Pourquoi se privilégier alors et combattre? Parce que l’amour de soi a la prééminence, est notre premier devoir, sans lequel tous les autres se réduisent à néant.
Cela dit, il me semble juste d’affirmer que le suicide appartient à la catégorie du pire, exclu du cadre de valeurs inhérent au libéralisme. Sa nature est haineuse (envers la vie que le suicidaire détruit et qui représente son pouvoir d’aimer), contraire à l’esprit de ce cadre, que je me suis efforcé de définir. Et l’euthanasie dans le cas de malades incurables, infiniment souffrants et complètement débilités? La compassion veut que je m’incline, la raison aussi. À quoi bon tant de douleur et d’impuissance, de désespoir?




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Extrait tiré du chapitre "Trou de serrure" (extraits d'articles et de lettres)

Qu'est-ce que l'esprit? Il faut savoir de quoi on parle quand on se sert de ce mot, sous peine de divaguer. L'esprit, je crois raisonnable d'affirmer, est l'expérience quotidienne que chacun fait de sa sensibilité, de sa mémoire, de son intelligence et de sa volonté. Or cette expérience est faite dans des conditions particulières, physiques – plus précisément cérébrales – et vitales, en ce sens que la vie en est une caractéristique essentielle. Ces conditions ne sont pas séparables de ladite expérience, à preuve les dommages cérébraux qui infailliblement détériorent les fonctions de l'esprit.
La mort, non pas clinique (simple arrêt cardiaque qui laisse provisoirement le cerveau en état de fonctionner, quoique d'une manière altérée) mais réelle, laquelle correspond à une destruction totale et irréversible du corps, doit donc avoir sur l'esprit (tel que défini conformément au vécu) un effet destructeur. C'est-à-dire qu'elle doit néantiser sa forme – sensations, affects, envies, souvenirs, pensées, fantasmes, décisions, etc. – que nous connaissons de notre vivant. C'est le vide dont parlent les Orientaux, un vide qui n'est pas proprement vide, mais contient à l'état de virtualité inconnaissable ce qui fut manifeste et connu.
Bref, le concept d'esprit doit être rapporté à l'expérience détaillée plus haut et aux conditions de celle-ci. Le contraire serait fantaisiste. Aussi l’idée d'un esprit divin, qui existerait en dehors de la réalité universelle d'une façon absolument autonome, donc sans support corporel et vital, me semble l'abstraction la plus dénuée de fondement que l'esprit – bien ancré dans le corps vivant – ait conçue depuis le début de l’humanité. Évidemment, c'est là un point de vue rationaliste (d'un individu soucieux de conformité entre les idées et les faits) auquel le croyant opposera avec un air outré une foi ardente et folle, ou – qui sait? – peut-être la plus sage qui soit.




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Extraits tirés du chapitre "Fleurs d'encre" (pensées et méditations) + lecture des textes par l'auteur

Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Si quelqu'un ne parvient pas à voir clair dans son être, sa pensée est une vitre opaque qui le cache à lui-même; il est aveugle à son âme : feu divin qui flamboie dans l'âtre de son corps; il parle et agit obscurément.
Mais s'il arrive à être lucide, il laisse filtrer la lumière, la vérité sur sa nature, qu'il saisit et offre aux autres sous la forme éclairante de paroles et d'actes sages.

* * *

Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Voici l'image que je me fais de Dieu : une source inexplicable de création, qui jaillit du fond des âges par une brèche mystérieuse. Une source dont le jaillissement représente le passage de l'état de stagnation, un et béat, à l'état d'écoulement, multiple et inquiet.
Passage catastrophique ou providentiel? Avec lui commence un drame universel qui est un divin chef-d'oeuvre. Dieu y manifeste son génie créateur sous la forme tantôt dormante, tantôt tourbillonnante de choses et d'êtres infiniment divers qui se perturbent et se détériorent, se font la guerre, souffrent et meurent, mais aussi s'harmonisent et durent ou vivent sains et heureux dans une atmosphère d'amour.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Se ménager une heure calme dans le confort d'une chambre solitaire; fermer les yeux et ne penser à rien.
Détendu et détaché du monde, laisser sa mémoire féconder sa conscience vacante, semblable à une matrice. Concevoir alors, émerveillé comme un enfant que tout surprend parce qu'il ne s'attend à rien, la puissance infinie que la création manifeste sous des formes variées. Rendre enfin hommage au Créateur, qui est le détenteur de cette puissance, capable d'ordre et d'amour.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. L'expérience et la réflexion concernent une seule et même conscience ayant dans un cas pour objet les données de la sensibilité et dans l'autre les données de la mémoire. Cette conscience a des limites quant au nombre de données qu'elle peut considérer sans être dépassée. Aussi l'expérience et la réflexion sont-elles rivales : elles se disputent un même champ limité de conscience.
Plus l'expérience est foisonnante, plus elle accapare la conscience, laquelle est alors incapable de réflexion. En outre, plus cette expérience est urgente en plus d'être foisonnante, ou moins elle permet qu'on s'en abstraie au cours d'une pause, plus on dépend d'automatismes pour faire face à la situation.
Ainsi la vie moderne – qui pour beaucoup signifie une vie surchargée et pressée – réduit souvent l'homme à un automate, semblable à un animal au comportement génétiquement programmé, telle une abeille ou une fourmi.
Une réflexion approfondie suppose une réduction de l'expérience, un temps d'arrêt où l'on s'isole du monde et cesse jusqu'à un certain point de vivre pour penser. Cette mort relative – puisqu'il faut un minimum de vie pour que la pensée existe – est la condition sine qua non d'une vie réellement humaine, à savoir réfléchie.
Il ne s'agit pas de perdre indéfiniment contact avec l'expérience, qui est dans la mémoire le fondement de la réflexion. Cette mémoire est une faculté qui retient... et qui oublie; on serait bien avisé de la raviver régulièrement par ce contact. D'ailleurs, la réflexion sert à préparer l'action, une action sensée et efficace dans la mesure où cette réflexion est vraie, fidèle à la nature des êtres et des choses.
Il s'agit donc de réinventer la vie moderne, de la simplifier sans l'anéantir, de la ralentir sans signer son arrêt de mort. Une vie pleine, menée simplement, avec des périodes de calme et de méditation : noble invention qui peut faire d'un homme un être digne du nom d'homme.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Gloire à l'être humain et à son créateur! Nous pouvons transmuer les maux en bonheur; nous sommes capables de ce grand oeuvre.
L'esprit : pierre philosophale pour une alchimie de l'âme.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Certains, qui ont beaucoup souffert, ont acquis à travers la souffrance une telle sagesse, une telle humanité; ils sont en somme devenus des personnes à ce point meilleures que force est de conclure à ce paradoxe : leur mauvaise expérience fut une bonne chose.
La même conclusion s'impose, si étonnante soit-elle, en ce qui concerne les amis, les proches, les amoureux ou les époux dont la relation s'est grandement améliorée à la suite d'une pénible épreuve. Celle-ci les a incités à s'épauler et a resserré leurs liens d'autant.
Enfin, n'était le risque que le malheur anéantisse ou désunisse les êtres au lieu du contraire, on aurait raison de leur en souhaiter au moins un au cours de leur vie. Car alors on serait sûr qu'il préparerait leur bonheur.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Pas de désirs sans douleurs. Rien ne se gagne sans peine et ce qu'on gagne, on peut le perdre.
Sans désirs pas de douleurs, mais pas de vie non plus, pas de plaisirs ni de joies.
À chacun de choisir. Peiner pour jouir du bonheur, quitte à souffrir, ou cesser de vivre : faire le mort ou mourir.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Les vivants, telles des vagues, naissent et meurent. Mais le principe de la vie transcende le passage des vivants sur terre, comme l'eau de l'océan le déferlement des vagues sur le rivage.
Rien n'est gagné ni perdu, que des formes temporelles dont le fond n'a pas d'âge.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. J'ai peur de sombrer, dit l'un; je n'ose pas me mouiller. J'entends le chant des sirènes, ces choses, ces êtres qui m'appellent, mais plus encore le cri des malheureux qui se débattent ou abandonnent la lutte et se noient. La vie est un fleuve qui débouche dans la mort.
Plonge, dit l'autre; tu te dessèches à regarder le temps couler. Écoute enfin tes désirs, cependant que vient à ton oreille le cri de ceux qui surnagent et baignent dans la joie. La vie est un fleuve qui se jette dans l'amour.

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. On peut longtemps pleurer passivement sur son sort, mais on doit un jour l'accepter et faire tous ses efforts pour en tirer le meilleur parti, sous peine de rater sa vie.
Pourquoi attendre? Il n'y a pas de temps à perdre!

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. Certains s'enthousiasment et fournissent un effort véhément, mais fugace. Des difficultés surgissent qui les désillusionnent et les découragent; ils abandonnent. D'abord ils éblouissent, puis ils déçoivent. On dirait un monceau de feuilles sèches qui s'enflamme. Le feu s'élève brusquement vers le ciel; pour un peu il roussirait la lune; mais il tombe et s'éteint quelques instants après.
D'autres ne s'emballent pas. Ils savent qu'on n'atteint aucun sommet sans gravir des pentes escarpées : la montée sera longue et rude. Ils avancent résolument en mettant un pied devant l'autre; et l'air de rien, au bout d'un certain temps, voilà qu'ils ont conquis l'Everest!

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Cliquez ici pour entendre ce texte, lu par l'auteur. L'utilité d'une personne ne pèse pas lourd, comparée à la masse des choses nécessaires à la marche du monde. Mais si nos efforts ont assez de poids pour faire pencher un peu la balance humaine vers la sagesse et le bonheur, notre vie a un sens et vaut la peine d'être vécue.





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